SCIENCE EN FRANCE
TRANS-SCIENCE
A.F.I.
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PLACE ET CONTINUITE DE LA FONCTION D'INGENIEUR
A L'AUBE DU 21ème SIECLE
par Marcel V. LOCQUIN
 

1.- A mi-chemin entre le domaine exploré par les sciences dites exactes, essentiellement mathématico-physico-biochimiques d'une part, et celui des sciences sociales et humaines d'autre part, les ingénieurs mettent en oeuvre sur le terrain les progrès scientifiques et technologiques de leur époque, dans le tissu culturel et social qui les environnent.

2.- La rapidité actuelle de l'évolution scientifique et technologique exige des ingénieurs une constante adaptation, non seulement intellectuelle, mais aussi culturelle et sociale, pour assurer la continuité d'un développement industriel durable en harmonie avec l'environnement naturel et humain.

3.- L'analyse comparée du développement industriel et  culturel depuis 1980, des Etats-Unis d'une part et de l'Europe d'autre part est riche d'enseignements. Nous devons cesser de copier en différé des actions lui ont révélé leur inefficacité, voire leurs effets pervers outre-atlantique depuis environ une décennie.

4.- Ce ne sont ni la finance, ni l'économie qui sont les moteurs du développement. Ce ne sont que des outils essentiels certes, mais que l'on peut manier avec plus ou moins de bonheur, voire d'inconscience.

5.- La baisse de la fécondité humaine qui s'est manifestée en premier aux Etats-Unis dès 1975 puis s'est étendue à l'Europe et progresse maintenant dans le monde entier, rend illusoire une relance de la consommation uniquement voulue pour satisfaire une hypothétique croissance  démographique qui n'est pas loin de ressembler, en Europe, à une déroute, jamais vue dans les temps historiques et n'est masquée aux Etats-Unis que par une politique volontaire d'immigration. La planète n'atteindra jamais les 6 milliards d'habitants prévus au début du prochain millénaire.

6.- La structure sociale  hétérogène  de l'Europe peut devenir, soit un handicap soit un atout, suivant la myopie ou l'ouverture de nos décideurs.

7.- L'appât du gain pour le gain tend à se substituer  à la rationalité industrielle d'un gain financier nécessaire pour investir afin de produite mieux et pour pouvoir chercher et innover dans le futur.

8.- Suivant une formule heureuse de Federico Mayor, les ingénieurs sont porteurs de la "mémoire de l'avenir". Encore faut-il qu'ils disposent, pour la mettre en oeuvre, non seulement d'une "formation continue", ce qui est très généralement admis,  mais également d'une "éducation continue", ce qui ne l'est pas.
Des 4 piliers de l'éducation tels qu'ils sont détaillés par l'UNESCO et qui sont: "connaître" - "faire" - "vivre en société"  et  "être", seul le "faire" est du ressort de la formation. "Connaître" induit les savoir-faire  pour réaliser le "faire"  afin de "vivre mieux en société" et "être en
harmonie avec l'environnement".
Ce tryptique est du ressort de l'éducation qui a pour but la transmission efficace  des savoirs et des savoirs-faire.

9.- Ces savoirs et ces savoir-faire, qui évoluent très vite au sein de notre civilisation de plus en plus cognitive, sont conjugués au présent par les ingénieurs dans leurs pratiques journalières  mais, pour Monsieur toulemonde, ils sont projetés dans l'espace des futurs possibles et leur hypothétique réalisation handicape leur désir, devenu un besoin, de s'accomplir individuellement pleinement dans leur "être" au sein de leur environnement  évolutif naturel et humain. Faute d'une éducation
permanente adaptée et évolutive ils ne peuvent transmettre à leurs enfants que leurs difficultés à s'adapter  aux technologies en évolution voire en mutations, ce qui induit une baisse des vocations dans le domaine si vaste et si divers de l'ingénierie, d'où le manque actuel d'ingénieurs.

10.- Ce qu'il faut maintenant explorer est: comment, dans la société actuelle, mettre en oeuvre cette éducation psycho-sociale continue, nécessairement transdisciplinaire pour permettre à terme la mobilité des fonctions et des domaines, en parallèle avec des formations continues encore  trop hélas mono ou au mieux interdisciplinaires.

11.- Il ne faut pas oublier que cette éducation permanente doit déborder largement  le monde des ingénieurs, puisque les utilisateurs des nouvelles technologies, non ingénieurs, ont un besoin urgent
d'adaptation continue aux mutations sociétales et technologiques que nous vivons.

12.- Nous explorons ces champs avec notre Président de l'A.F.I., Boris Berkowski, en faisant largement appel aux travaux des commissions de l'UNESCO, ainsi qu'aux Colloques annuels de l'A.F.I., sans avoir la prétention de nous exprimer en leur nom. Nous souhaitons susciter des réflexions dans des directions nouvelles dont certaines sont évoquées dans trois livres de base:
F. Mayor, La mémoire de l'avenir, Collection Défi, Editions de l'UNESCO, 1994.
J. Delors, L'éducation, un trésor est caché dedans. Rapport à l'UNESCO
de la Commission internationale sur l'éducation pour le 21ème siècle. Ed.
Odile Jacob, Paris, 1996.
E. Todd, L'illusion économique, essai sur la stagnation des sociétés développées. Ed. Gallimard, Paris, 1998.

Conférence faite à l'Union des associations d'ingénieurs, Bruxelles 20 03 98