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TRANSCENDANCE ET DIVERSIFICATION DES LANGUES
IL Y A 2 MILLIONS D'ANNEES

Les Homo erectus du fait de leur considérable extension géographique, parlaient déjà il y a environ 2 millions d'années, probablement plusieurs centaines de langues différentes car il est impensable que les Hommes dressés aient pu alors ne parler qu'une seule langue du Cap à Djibouti et au Maroc et de l'Arabie à Java. Une seule langue n'aurait alors pu se maintenir par la tradition orale qu'à portée de voix d'une seule génération alors très courte, 25 ans au maximum. Si les enfants de la deuxième génération avaient migré suffisamment loin et dans des lieux différents pour ne plus pouvoir communiquer oralement avec leurs ancêtres, ils étaient linguistiquement isolés ce qui a favorisé la diversification de leur langage en de multiples langues notamment  par le processus bien connu de la créolisation.
Il est fort probable que les Hommes ont eu très tôt la notion de transcendance, c'est-à-dire la notion de phénomènes qui dépassaient leur entendement, nous dirions actuellement la notion de phénomènes divins entraînant la conception du sacré et probablement celle de la survie après la mort.
La première divinité reconnue par l'Homo erectus fut sans doute le Dieu-Soleil. Il répandait lumière et chaleur et, avec l'eau, il fécondait la terre. Il fut sans doute le premier à être divinisé et nommé dans les langues de cette époque lointaine.

Nous avons extrait les noms du Dieu-Soleil de 215 langues la plupart actuellement vivantes. Voici les quelque 200 noms différents du soleil que nous avons pu relever.
Ils sont ici classés par familles de langues telles qu'elles ont été retenues par Michel Malherbe dans son livre monumental "Les langages de l'humanité".
Nos commentaires portent sur ce qui a pu se passer bien avant l'invention de l'écriture, lorsque les sapiens que nous somment n'existaient pas encore et que les erectus avaient peuplé la planète terre en Afrique et en Asie, de la péninsule arabique à Java en passant par le sud de l'Inde et l'île de Ceylan.
Sachant, ce qui est communément admis actuellement, que le genre Homo est apparu en Afrique dans la vallée du fleuve Omo, en Ethiopie actuelle, il est logique que nous portions notre regard sur les noms du soleil dans les langues couchitiques de cette région.

En langue afar on le nomme HISSÉ, en oromo  ADUV et en somali  QORRAX-DA. Voici trois noms très différents dont on ne retrouve trace, même modifiés nulle part ailleurs.
Sachant que les premiers Hommes ont migré vers le sud de l'Afrique de l'Est, nous trouvons dans les langues du groupe bantou, en basaa JOP, en Douala WEI, en Kikongo NTANGO, en Kikuyu RIVA, en bantou DZUWA, en kiluba DJUBA, en Kiniarwanda-kirundi IZUBA, en lingala MOI et MWÉSÉ, en luganda ENJUBA, en shona JUVA, en boulou JÔP, en fang ZÔ, en ewondo NLO et NDZOBO, en bemba KAZUBA, en chicheva DZUWA, en sesotho LET-TSATSI, en setswana LETSATSI, en zoulou LANGA et en bamiléké NAM. En tout autant de noms différents dans cette vingtaine de langues.

Les Hommes ont ensuite colonisé progressivement toute l'Afrique. On trouve dans le groupe de langues oubanguien en sango LA. Dans le groupe nilotique en dinka AKOL, en kanouri KENGAL et KOSU, en luo TSCHIENG, en masaï ENK-OLONG, en haoussa RANA. Dans le groupe voltaïque en bobo WURO, en moré UENDÉ et NYINGRI, en  sénoufo LA. Dans le groupe mandé  en bambara TILÉ, en soninké HIYÉ, en dogon NAL, en songhaï WEYNOW, en zerma WAYNO. Dans les langues du golfe de guinée, en bété IRISALO, en baoulé WIA, en éwé GÉ, en fon HWÉ, en yorouba OORUM. Dans le groupe des langues africaines ouest-atlantiques on trouve en diola TINAK, en peul NAAWAGE, en wolof JANT.

En Afrique du Nord, dans le groupe sémitique on trouve en amharique TSEHAY, en ancien arabe  RUKH et ORANQA, en arabe actuel SHAMS et SHAMA, en hébreu SHEMESH, en maltais XEMX, en tigrigna SHEMAY. Dans le groupe chamitique on a en kabyle ITTIDJ et TAFFUKT, en tamasheq TEFUK.
Au proche-Orient on trouve en akkadien SHAMASU, en ougaritique EL, en sumérien ITIJ et HEL, en araméen YOMA. Au moyen-Orient en achéménide AHURA-MAZDA, en baloutch OTCH, en kurde TAV, en ossète KHUR, en persan AFTAB, KORSHID et SIMOG, en poshtou LIMAR, en tadjik OFTOB. Dans le groupe des langues ouralo-altaïques ou turco-mongoles, on a en azéri KUY et KUNECH, en kasakh KÜAN, en kurde TAU, en ouigour KHÜN, en ouzbek KÜN et QUYOS, en turc GÜNES, SIMOG, AFTAB et KURSHID, en mongol NAR.
Poursuivant ses migrations vers l'Orient, dans le groupe des langues tibéto-birmanes, on trouve en ladakhi NYI-MA, en newari SURDYA, en tibétain NYIMA, en birman NE, en karen MUMI. Dans les langues thaï on trouve en laotien TCHIENG, TA VEN, en thaï DAEET et ZIT-THAU, en zuhang TANG et NGON. En vientnamien MAT TROï. Plus loin en coréen TE YANG et en japonais TAIYO et AMATARAJU.

Enfin dans les langues tonales d'Asie, en cantonais YAHT-TAU, en chinois TAL-YANG, CHI-LIN et  PHENG, en taïwanais ZIT-THAU. En khmer  PREHA-A-TIT. Ensuite l'homme a colonisé les îles du pacifique, on y trouve dans les langues indonésiennes en batak MATANIARI, en cham YANG, en indonésien  MATA HARI (oeil du ciel), en javanais SURYA, en sasak JOLO, puis dans les langues des Philippines, en bisya ADLAW, en tagalog ARAW, enfin en Polynésie en maori  RÂ et MATA-HARI, en samoan  LA, en tahitien  MAHANA, en malgache MAZDABDRO,  en chamoro PAKA, en comorien DJVA et en Mélanésie en houaïlou  IOLOPHAT et KARÉ, en sasak JELO.

Dans les langues finno-ougriennes dont on ne connaît pas bien les parentés il y a en estonien PAïKE, en finnois AURINKU, en hongrois NAE, en lapon BEALVVES.

Dans les langues amérindiennes on trouve, en Amérique du Nord, en lakota WI, en Amérique centrale, en maya  SEK, en aztèque HUIZILIPOCHTILI, en nahuatl TONATIUH, en maya  SEK, en Amérique du Sud, en jivaro ETSA, en quechua INDI, en aymara  INTI, en guarani  KUARAHI, en mapuché  ANTÜ.
On remarquera que dans les 2 langues centrées sur le Pérou et la Bolivie, le quechua et l'aymara, le nom du Dieu-soleil contient les phonèmes archétypaux aN Da, qui sont ceux de l'Inde. Comme les populations amérindiennes sont venues d'Asie en traversant à pied sec le détroit de Behring, on peut penser qu'elles ont emporté avec eux le souvenir et le nom de ce continent qu'elles ont habité, transmis au fil des ans et des migrations par leurs ancêtres et qu'elles l'ont utilisé pour nommer le Dieu-soleil.
Dans les langues caucasiennes on trouve en géorgien MZE, en tchétchène-ingouche MALH. Dans l'Himalaya en burushaski SA.

Jusqu'ici, dans ces 117 langues, avec des exceptions qui se comptent sur les doigts d'une seule main, le Dieu-soleil était exprimé par un mot, chaque fois différent. On doit en conclure que dans les temps préhistoriques, bien avant qu'existent les grandes routes commerciales, il y avait des langues isolées les unes des autres. Le nom du Dieu-soleil que l'on n'avait pas le droit d'altérer, est donc parvenu inchangé jusqu'à nous dans chaque langue depuis plus d'un million d'années.
Regardons maintenant ce qui s'est passé pendant l'époque historique de l'Homo sapiens.

En égyptien ancien on trouve RÂ, HORUS, UREUS, KHNOUM, SOBEK et surtout RÊ avec toutes ses variantes KHEPRI-RÊ, ATOUM-RÊ, EFU-RÊ, RÊ-HORAKHTI.

Dans les langues de l'Inde, qu'elles soient dites européennes ou dravidiennes, pour désigner le Dieu-soleil en singhalais on a IRA, et en burushaski SA. Dans toutes les autres langues indiennes, avec de minimes variantes orthographiques la racine SUR- domine. Qu'on en juge: en bengali SHURJO, en gujrati SUREDJ, en hindi SURYA, en kashmiri SURE, en  konkani SURYO, en marathi  SURYIÉ, en népali  SURYA, en oriya  SURYA, en ourdou SURADI, en penjabi  SURAD, en kannada SURYA, en malayalam SURYAN, en tamoul  SURIYAN, en télougou SURYUDU.
On retrouve dans cet ensemble le mot tibétain en newari SURDYA et le phonème himalayen SA du burushaski.
En Europe la pénétration humaine a été en retard de plus d'un million d'années sur celle qui, partie de Sumer et de la péninsule arabique, a atteint l'Inde et Java pour ne citer que ces 2 destinations principales. A notre avis elle a pu se faire par la chaîne sumérienne, hittite, grecque puis celtique. En effet on trouve le nom du soleil 6 000 ans avant notre ère en ougaritique (Syrie actuelle) EL, et en sumérien HEL, puis en hittite EOL, en grec HELIOS, ILIOS et PHOEBUS, en breton HEOL, en gallois HAUL.

En Europe certains noms du soleil paraissent isolés comme en albanais DIELI, en arménien AREV, en gaélique GRIAN, en basque IGUZKI, en slavon DAZBOK.
Par contre, dans toutes les autres langues européennes le nom du soleil commence par S ou rarement par Z.

Dans le groupe slave on a en biélorusse  SONTA, en bulgare  SLENTSE, en polonais  SLONCE, en russe  SULNTSE, en serbo-croate  SUNCE, en slovaque SLNKO, en slovène  SONCE, en tchèque  SLUNCE, en ukrainien SONTE.

Dans le groupe balte on a en letton SAULE, en lituanien SAULE.
Dans le groupe scandinave on a en danois SOL, en islandais SOL, en norvégien SOL, en suédois SOL.
Dans le groupe germanique on a en afrikaans  SON, en allemand  SONNE, en anglais  SUN, en alsacien  SONN, en luxembourgeois  SONN, en néerlandais ZON.
Dans le groupe italique (latin) on a, en catalan SOL, en corse  SOLE, en espagnol SOL, en français SOLEIL, en galicien SOL, en gascon SO et SORELH, en italien  SOLE, en latin SOL, en portugais SOL, en provençal SOULÈU, en romanche SULEAL, en roumain SOARE.

On remarquera qu'en romanche, en français et en gascon le nom du soleil réunit les phonèmes S des langues sémitiques, slaves et indiennes, ainsi que le phonème L de la lignée ougaritique (Syrie actuelle) EL, sumérienne HEL, hittite EOL, grecque HELIOS, celtique avec en breton HEOL, en gallois HAUL.
 

Extrait de L'homme et son langage, Edition du Museum d'Histoire Naturelle de Lyon